Cycles Erratiques

Graisse honteuse

entreposé voluptueusement dans Historiettes


Falbala avait envie d’uriner. Il était plus de minuit dans son petit appartement sombre loti dans un coin reculé des faubourgs de la grande ville. Il faisait noir, un silence respectueux clôturait la scène.

Elle était anxieuse.

Non pas qu’aller uriner soit une chose difficile, ni même se déplacer dans cet appartement telle une aveugle, le noir ne l’impressionnait pas. Son anxiété était due au fait de devoir traverser la cuisine afin de se rendre à la salle d’aisance.

Sous les coups pressants de sa vessie elle se leva et se mit en marche, essayant de penser à autre chose, de se distraire, de se tromper.

Mais dès qu’elle alluma la lumière de la cuisine, ses maigres défenses s’effondrèrent d’un seul bloc, telle une construction archaïque érigée par un architecte économe.

La cuisine était là, sereine, d’un blanc nacré, parfois cassé aux encoignures les plus délaissées. Sur la table d’un bois ciré impeccable reposait une corbeille de fruits frais, sur l’espace de travail un pain complet attendait qu’on le petit-déjeunise au beurre et là, juste à coté de l’issue de secours menant aux cabinets, attendait le frigo placide emmuré dans sa confiance que quelqu’un allait bientôt l’éventrer.

Falbala déglutit, ses yeux s’écarquillèrent sous l’effet de la lumière et de l’envie, son estomac manifesta son vide existentiel dans des bruits répugnants et grinçants. Elle s’avança doucement, comme si elle devait traverser un champ de mines.

Falbala était mince, affreusement mince, telle une unique face dépourvue de profils complémentaires. Son corps semblait frappé de l’effigie graphique chère aux égyptiens et son aspect filiforme semblait lui interdire tout accès à la tridimensionnalité. Elle se rapprocha de la porte salvatrice tout en tentant de se concentrer sur cette dernière plutôt que sur le monstre blanc réfrigéré, silencieux et patient, « presque sûr de lui » pensa-t-elle un moment.

Afin d’éviter l’acte odieux qui la démangeait, Falbala chipa à l’aveuglette un grain de raisin issu de la corbeille. Elle ne le croqua pas, elle joua avec, le mit dans sa bouche et le suça tout en reprenant son chemin de croix sous la tutelle de sa vessie. Enfin arrivée au niveau du coffre à victuailles un léger mouvement, réel ou imaginaire, attira l’attention de Falbala. Elle se détourna de sa trajectoire, puis de son objectif premier ; elle croqua le grain de raisin et l’avala goulûment. Il avait un goût de renonciation.

 

Le frigo, ouvert en grand, laissait voir un panel impressionnant de bouffe. Charcuterie, légumes, produits laitier étaient légions et semblaient suppliant qu’on les délivre de leur geôle banquisée. Falbala, étendue au pied de son maître blanc, pleurait tout en mangeant la dernière tranche de saucisson. Son visage démaquillé ne laissait rien couler à part les munitions prévues par Dame Nature. Une boite de pâté de foie, une bouteille de soda, quelques emballages éparts de produits gras, de fromages fondus et des tupperwares creux gisaient à ses pieds. Elle avait craquée et se faisait mordre d’ores et déjà par sa culpabilité. Elle geignit tout en pleurant, un gras de jambon pendu à ses lèvres, et gigota ses membres de rage.

« Que de la graisse, pourquoi ? » se reprochait-elle.

« Eh oui : pourquoi ? Mais… Pour t’excuser, pour rééquilibrer cette erreur, tu peux assouvir ta dernière faim avec le bac à légumes, eux sont bons pour la santé, eux sont vitaminés, tu ne risques rien. Et puis, ça laverait ton péché… » se répondit-elle, compatissante.

Le bac à légume contenait toutes sortes de ces tiges vertes et feuilles chlorophylliennes à l’aspect esthétique mais peu prometteur de saveur. Oui, il devait de toute évidence s’agir d’objets gastronomiques visant au repent des hérésiarques, des « Avé Pater » croquants et insipides, des hosties amères. Elle se jeta dessus, engloutissant au hasard, espérant que plus elle mangeait plus cela la nettoierait. Elle bâfrait, mâchant peu, comme si son salut en dépendait. Elle se concentrait sur cet unique objectif, oubliant les cris de sa vessie qui, en désespoir de cause, se relâcha, laissant Falbala aux délices du pardon baignant dans son urine.

 

Soudain elle s’arrêta. Tout tournait autour d’elle, tout se déplaçait et se brouillait. Un gaz vert s’échappait des moindres interstices, enveloppant la cuisine. Des murmures semblaient se faire percevoir, elle en chercha la provenance en vain. C’est alors qu’une voix grandiose s’adressa à elle :

« Falbala ! Digne représentante ! M’acceptes-tu ?

-         Qui êtes vous ? murmura l’apeurée.

Le gaz se dissipa un peu et un homme d’une hauteur incroyable apparut alors. Il était d’un vert d’émeraudes, tout en légumes, une musculature végétale parfaite : un géant vert.

-         M’acceptes-tu ?

-         T’accepter ? Mais… Comme quoi ?

-         Comme Dieu, comme Ton Dieu ! Rejoins moi, je serai tout à tes yeux, ton alpha et ton omega 3.

Elle se jeta sur l’entité, submergée d’amour pour cet être fabuleux et prometteur. Il était là son sauveur, son christ élevé à l’algoflash. Elle escalada ses jambes de céleri, esquiva son poireau de chibre et grimpa jusqu’à sa tête de chou.

« Oui je t’accepte ! » lui hurla-t-elle en l’embrassant de partout.

« Je renonce à me battre avec les autres bouffes, je n’ai plus de goût que pour toi ! »

« J’ai donc gagné ton admiration, répondit le géant, et cela malgré l’acharnement carnassier des autres délices… J’ai rarement vu D’Aucy Bonduelle pourtant, et je suis fier de l’avoir remporté ! »

 

Le lendemain, la tête dans la cuvette, Falbala se réveilla le sourire aux lèvres. Le chiotte était plein de son vomi de la veille, de graisse honteuse.



02:28 - 26/07/2007 - poster commentaire

attends, je me fais un café, j'arrive...

Ayé presque, je me fais une clope aussi...
Voilà! Alors si je m'attendais à trouver un Géant Vert dans la cuisine moi!... Je m'attendais à trouver un cadavre, assis sur une chaise, baignant dans son sang, un bavoir autour du coup. Le bavoir, je ne sais pas pourquoi...
J'aimerais savoir à partir de quelle idée tu en es venu à écrire c'te p'tite story.

17h27 - 08:52 - 26/07/2007

la vérité, toute la vérité, rien que la vérité

Hello!!

Hier soir je suis rentré vers 00h15 chez moi, non saoul (rhaaaa). J'ai ouvert ne bière (edelweiss, très bonne) et allumé une clope (Winston) tout en regrdat un épisode de Daria sur Dailymotion.

Après ça j'ai eu envie d'écrire, j'suis allé voir mes blogs (d'ailleurs tétais dans le coin) et puis paf : deux phrases pensées il ya longtemps me flashent le crâne.
"son aspect filiforme [...] tridimensionnalité."
"ton alpha et ton omega 3."

J'ai ouvert Word, j 'ai posé deux minutes et hop, au boulot. Je sais pas combien de temps la rédaction à pris...
J'ai pas de potes anorexiques (si une, mais ça va mieux), et j'ai pas un amour inconsidéré pour les légumes (pour la charcut' oui en revanche) et je suis victimes de fringales intempestives...

Voilou pour la conception, sur le vif et par envie...
Biz and bye

Edité par nox le 26/07/2007 à 10:40

nox - 10:37 - 26/07/2007

chapeau! c'est fort sympathique comme histoire. par contre je dois avouer que je n'avais pas pensé au géant vert...

dutangc - 17:04 - 26/07/2007

Outré le gars!

Salut les gars et filles et autres...

Je suis à la limite de l'outration (néologisme et alors? p'tain j'adore ça...).
Ces deux dernières nouvelles/historiettes ne sont ni SF ni fantastiques et pourtant ça à l'air de plus "parler" aux gens!
De plus, elles sont tristes et se finissent bizarrement (même moi j'suis pas sûr de savoir ce qui se passe réellement...) et personne ne proteste, tout va bien dans le meilleur des mondes...
Arf, j'pige rien à ce qui m'entoure c'est effrayant...
Mais c'est gentil d'aimer ce que je fais car jusqu'à maintenant seul moltonnel avait eu cet avantage...

Baïe Baïe éweuribaudie

nox - 22:44 - 26/07/2007

tu m'étonnes que ça parle aux gens!

enfin moi, ça me parle à fond!
Déjà, l'image du frigo plein de bouffe, c'est plus fort qu'un autel dans une cathédrale pour moi^^.

Je crois avoir percé à jour tes sources d'inspiration (je fais ici abstraction de l'Edelweiss et des Winston) ; ça me rappelle un peu une chanson très z'intellectuelle des Fatals Picards (album Navet Maria) : "Mets du gras!"
Extrait :
"J'aime pas l'jambon j'aime que la couenne
J'en coince un bout entre mes dents
Je tire dessus, c'est amusant
J'mets même du beurre dans ma tisane
C'est un bonheur d'en mettre autant
Le gras ça flotte, c'est élégant"

ça m'évoque aussi cette colle : sais-tu, cher Nox, ce qu'est un petit pois de 2 m de haut dans un champ ?

BizigDu - 00:36 - 27/07/2007

ah bah quand même

Limite forcée la Bizigdu! Hihi

Aucun rapport clairvoyant avec las fatals pourtant, promis!

Et pour la question, bah non, j'en suis tout navré...

nox - 00:39 - 27/07/2007

rhoo...

une couille du Géant Vert, voyons! How How How!
(contrairement au petits pois, ce n'est pas extra-fin mais celle-là, je dois la connaître au moins depuis l'école primaire. Cependant, ça fait bien 30 ans que je ne l'avais pas sortie. Désolée). Hmmm... j'crois qu'il est grand temps que j'aille me coucher, moi...

Edité par BizigDu le 27/07/2007 à 01:18

BizigDu - 01:04 - 27/07/2007

Rhooooo

Voyons!!

Tu tombes dans le scato-scabreux, bravo! :-)

J'te jure y a plus de jeunesse! (ni de saisons, mais bon moi je sors pas de chez moi alors ça me change pas et quant aux générations futures...)

anecdotes du soir : "nos enfants n'ont plus de valeurs, n'ont plus le respect des anciens etc."
Signé... Socrate of course (y a plus vieux en plus) : rien ne change... Tout s'oublie...

nox - 01:08 - 27/07/2007

Saleté de martien!

Alric - 11:06 - 27/07/2007

c'est pas du scato-scabreux

c'est juste le reflet d'une influence grolandaise

BizigDu - 11:32 - 27/07/2007

Alors si c'est Grolandais

J'veux pas aller à l'encontre de la présipauté Grolandaise moi!
Donc la requête est acceptée, envoyez le bousin...

nox - 11:37 - 27/07/2007

wéwé
wéééé
Zavez tout intérêt à dire du BIEN de la précipauté...
On s'est enfin dotés d'un Système Multinodal de Surveillance Mondiale en Temps Réel des Commentaires de Blog nous concernant...

grolandialement

EVGS DG du SMSMTRCB.

Anonymous - 10:52 - 28/07/2007

Imposteur ?

Attention, je soupçonne ce EVGS DG du SMSMTRCB d'être un espion, peut-être bien à la solde du Sarkope de la Gale.
J'en veux pour preuve qu'il écrit que Groland est une présipauté et non une "précipauté". C'est un signe, non ?

BizigDu - 12:07 - 29/07/2007

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Mode de non emploi :
Ecritures basées sur l'essai et l'exercice, absurdes, ironiques et très souvent issues de l'aléatorisation idéative. Touchant à la SFF, mais aussi à des genres plus communs, tant que ça reste ironique...


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